La Gniaque

Survivante d'un cancer du sein Her2 métastasé au foie en 2006, en rémission jusqu'en 2015 avec des chimios à vie. Je cherche à transmettre de l'espoir à travers mon expérience. Cliquez sur l'image, à gauche.

jeudi 4 juin 2009

Mon corps et les stigmates du cancer

Je viens de prendre pleinement conscience que mon corps me pose problème.

Jusqu'ici, j'étais heureuse d'être en vie, heureuse d'être en rémission et ça me suffisait. J'ai pu reprendre ma vie à peu près là où elle en était avant le cancer. Forcément mon regard, mes pensées, ma perception ne seront plus comme avant mais ma routine est à peu près la même qu'avant, avec les traitements médicaux en plus.
J'ai repris mon travail à 80%, je fais de la salsa avec mon mari, mon bras est opérationnel, mon apparence physique habillée se fond dans la masse, personne ne peut deviner mon cancer, je n'ai plus besoin de clamer au monde entier que j'ai eu un cancer, je ne me sens plus caractérisée par cette maladie même si elle fait partie intégrante de moi.

Je suis assez coquette, j'aime bien m'acheter des vêtements, des chaussures, être féminine, plaire. J'ai la chance d'être en couple, de vivre avec l'homme que j'aime et qui m'aime. Il a été comme moi spectateur de tous les actes subis par mon corps pour survivre. Il a comme moi été prêt à tout encaisser pour que je reste en vie. Au bout du compte, le bonheur d'être en rémission était plus fort que l'horreur de voir tout ce mon corps a subi. Lui comme moi, nous avons accepter mon corps portant les stigmates du cancer. Il m'a toujours désirée, mon corps ne lui pose pas problème, il lui est familier, il porte notre histoire même si on se serait bien passé de certains passages.

Mais je viens de réaliser que mon corps n'est pas désirable pour un regard extérieur à cette tragédie que nous avons dû traverser. Il reflète le cancer, il fait peur.
J'ai réalisé que si j'étais célibataire, si j'avais envie de plaire à un homme ignorant tout de mon cancer, il prendrait ses jambes à son cou s'il me verrait nue.
Je ne suis pas monstrueuse, je suis le reflet du cancer du sein.
Un homme verrait mes deux seins de volume différent dont un qui ne ressemble plus à un sein. Il est tout biscornu, le téton vers le bas, puisqu'il a un quart en moins avec une cicatrice qui court dans l'aréole pour ne pas être vue mais qui ne cache rien de la difformité de ce sein, il est plus gros que l'autre à cause des rayons.
Il verrait aussi le pac, ce petit boîtier placé sous la peau, placé au-dessus de l'autre sein, dans le pli. Il se voit, il fait un relief et à force d'être piqué, j'ai toujours un petit bleu dessus. Il n'est pas gros, la taille d'une pièce. On le sent rien qu'en touchant ma peau à cet endroit, je déteste le toucher et pourtant ça ne fait pas mal. Je pense que ce contact ne plairait à personne qui ne le verrait pas comme une chance que je sois en vie.
Au-dessus de ce pac, se trouve la cicatrice un peu éclatée par lequel on l'a introduit. Cette intervention s'est faite trop rapprochée de la chimio car il y avait urgence, la cicatrisation s'est très mal faite, c'est moche, elle est large et reste foncée.

Comment un homme à qui je n'aurais pas parlé de mon cancer, que je ne connaîtrais pas intimement, pourrait aimer mon corps?
Je suis certaine que même dans le noir, il sentirait ce sein anormal, ce pac sous la peau. Je serais vraiment mise à nue.
Et comment annoncer à un homme encore presque inconnu qu'on a eu un cancer, qu'on est en rémission mais qu'on a toujours des perfusions toutes les trois semaines sans être à peu près certaine qu'il prendrait ses jambes à son cou et s'en irait chercher une femme saine?
Je mesure la chance que j'ai de ne pas avoir à trouver l'âme soeur mais personne n'est un jour à l'abri d'une séparation. Le cancer n'épargne pas des autres aléas que la vie peut nous réserver.

Je n'ai pas de réponses à mes questions, une chose est sûre, la chirurgie esthétique peut effacer mes cicatrices, rendre mes seins symétriques mais le pac restera à jamais et mes chimios aussi.
Je pense que lorsqu'on porte les stigmates du cancer, se mettre en couple doit être un vrai casse-tête et source de grandes souffrances. Je me souviens des regards lorsque je portais mes foulards, plein de pitié, de compassion. On dit que l'amour est plus fort que tout mais il faut le construire cet amour. Et comment le construire en portant les stigmates du cancer sans faire peur, sans pitié...
Pas simple, j'espère n'avoir jamais à vivre la fuite d'un homme à cause de mon cancer. Ça doit être bien douloureux. Je mesure la chance que j'ai d'avoir un mari aimant, voyant l'essentiel et m'apportant son soutien en tout. Mais il sait que je ne voudrais jamais qu'il reste par pitié, par obligation morale avec moi. Si nous formons toujours un couple, c'est par amour et notre amour est solide, il a pu supporter ce cancer et tout ce qu'il a modifié en moi.

J'ai voulu m'inscrire dans une salle de gym pour muscler mon ventre qui en a grand besoin à mon avis. L'une de mes première questions a été de savoir s'il y avait des douches individuelles, des vestiaires individuels. Je n'ai jamais été très pudique. Avant, ça m'aurait été égal de prendre une douche nue au milieu d'autres femmes. Je ne peux plus. Tous les regards seraient fixés sur mon sein, sur mon pac. Je me sentirais n'être plus que cancer et de ça je ne veux plus.

J'ai vraiment hâte d'avoir ma symétrisation, de retrouver des seins normaux, de pouvoir m'acheter de la lingerie normale et pas le seul modèle qui convient à mes seins de volumes différents sans que ça se remarque sous mes hauts près du corps, sans faire de pli du côté du petit.
Je pense qu'ensuite, je chercherai à arranger la cicatrice du pac, je ne la supporte plus. Je ne vois que ça lorsque je suis en maillot de bain, je passe mon temps à remettre la bretelle du maillot la plus large possible sur cette cicatrice et ce pac pour que personne ne les voit. Je ne suis pas à l'aise, ça trouble mon bonheur de vacancière au bord de l'eau.

En fait après avoir repris le contrôle de ma vie avec sa routine en passant par un travail sur moi en étant aidée, j'ai envie de reprendre le contrôle de mon corps. J'ai envie de sentir ce cancer s'éloigner de moi, même si ce n'est que pour quelques années, je veux vivre sans le porter sur moi, sans qu'on ne remarque que ça. Je veux retrouver un corps exempt de toute trace du cancer. Je sais que c'est impossible mais je vais tenter le maximum.


Commentaires

  • Je te comprends

    Posté par Tili, jeudi 4 juin 2009 à 19:29
  • Moi qui me suis retrouvée seule au début de ma maladie je sais que pour moi les hommes terminé ! Trop difficile d'annoncer à un homme ma maladie( de toute façon pour le moment ça se voit encore !), montrer mon corps meurtri et puis de toute façon pas de guérison pour moi, juste une stabilisation pour laquelle je me bats encore.
    Alors oui fais tout ce que tu peux pour aimer de nouveau ton corps, c'est important pour toi, pour ton mari. Il te faudra du temps et de la patience mais tu y arriveras parce que tu le veux.
    Bises

    Posté par kirnette, vendredi 5 juin 2009 à 17:38
  • Arrivé ici par hasard via rainette je crois
    c'est très poignant ce texte, même si bien sur un homme ne peut pas ressentir de telles choses.
    Ma petite soeur a eu un cancer du sein avec ablation à 33 ans. Elle s'en est sortie et cela fait plus de 10 ans maintenant. Une chose m'avait frappé/choqué: au dessus de leur lit une grande photo d'elle très belle, très artistique, en noir et blanc. Elle nue avec un seul sein et la cicatrice. Exorcisme? volonté d'affronter la réalité et de s'assumer ainsi dans sa féminité blessée, mise à mal..Cela a été un grand malaise pour moi et je n'en ai jamais parlé avec elle.
    Bonne journée à vous.

    Posté par Arachnée, dimanche 7 juin 2009 à 12:07
  • J'ai 19 ans , je suis tombée sur ce blog par hasard. Je n'ai pas de cancer et c'est en cela que mon cas n'est absolument pas comparable au votre et pourtant, je me lis en vous . Je suis atteinte du syndrome de Poland ajouté à une scoliose grave et conséquente(je dois subir des opérations tous les deux ans). Mon corps est brisé , Ma peau n'est que boursouflures. Du syndrome de Poland , on me dit chanceuse , ne subissant qu'une seule malformation,peut etre la pire : L'aplasie mammaire , c'est a dire un sein qui se developpe et l'autre non ou difforme. C'est honteux et humiliant, alors après la prothese externe , j'ai eu a 17ans une reconstruction mammaire. Au début , la joie d'avoir presque que deux seins symétriques était plus forte que les cicatrices. Maintenant je ne vis plus. A nu , ma poitrine est affreusement repoussante ,elle donne un aspect de remodelage raté , la cicatrice est encore rosâtre , deux ans après. Alors je me dis , comment accepter , comment se montrer au yeux d'un garçon qui ne s'y attend pas du tout ? Qui m'aimera ?
    Comment apprendre a vivre lorsque notre féminité est touchée alors qu'on est pourtant si féminine ?
    Je n'ai rien a apporter, pas de solutions , juste que je peux comprendre le combat et la maladie , la difficile acceptation de son corps post-op . Alors courage...

    Posté par piouf, lundi 15 juin 2009 à 03:06
  • Piouf

    ton témoignage me touche énormément. Je suis vraiment désolée que tu subisses ces souffrances psychologiques si jeune mais hélas on ne choisit pas, on subit...
    Je viens de donner un lien vers un livre "La vie vaut mille maux..."
    Cette femme a eu une mastectomie à 30 ans, deux ans après elle a trouvé l'homme de sa vie, elle n'a jamais eu de reconstruction par choix.

    Autre chose, ta reconstruction a peut-être été mal faire ou alors ta peau a mal cicatrisée. Pour avoir un super pro de la reconstruction, recherche le centre anti-cancer de ta région, et cherche le nom du chef de service de la reconstruction. A coup sûr il ne consulte pas que dans le centre mais aussi en cabinet privé. Le mien me prendra 2.000 euros pour tout me faire, la mutuelle me remboursera tout. Renseignes-toi, ce sont de vrais pros des dernières méthodes de reconstruction.
    Je suis de tout coeur avec toi.

    Posté par IsabelleDeLyon, lundi 15 juin 2009 à 22:30
  • Il m'a démolie

    J'ai eu un cancer du canal anal il y a 6 ans avec infiltrations au vagin. J'ai subi la radiothérapie, la chimio et 3 opérations avec ses conséquences. Un an on m'a fait une reconstruction de la paroi vaginale et transféré un lambeau pris de ma fesse. Mon compagnon dans un premier temps a été convenable mais avec le temps il s'est détaché et a commencé à me faire des reproches sur mon physique qui ne lui convenait plus - je suis restée par reconnaissance parce qu'il ne m'avait pas laissée tombée mais ses reproches se faisant de plus en plus méchants j'ai fini par le quitter. Après mon cancer, j'étais heureuse de m'en sortir et de vivre mais ses reproches m'ont minée et aujourd'hui je me suis enfermée dans cette idée que mon corps ne ressemble plus à rien, j'ai beau l'aimer parce qu'il est le reflet d'un combat que j'ai gagné je me demande pourquoi puisque je n'aurai plus jamais une vie de couple, je ne peux pas me présenter telle que je suis actuellement - mon ex-compagnon s'est moqué de ce que les chirurgiens sont fiers d'avoir réalisé

    Posté par moireconstruite, mercredi 15 novembre 2017 à 18:28

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