La Gniaque

Survivante d'un cancer du sein Her2 métastasé au foie en 2006, en rémission jusqu'en 2015 avec des chimios à vie. Je cherche à transmettre de l'espoir à travers mon expérience. Cliquez sur l'image, à gauche.

lundi 19 janvier 2009

Quand je me réveille

Texte de Mélilotus sur le site http://www.guerir.fr/ publié avec son accord.

Sa publication est à l'adresse suivante :
http://www.guerir.fr/Members/chine/blog/archive/2009/01/14/quand-je-me-reveille/?searchterm=quand%20je%20me%20r%C3%A9veille

Quand je me réveille, je pense à mon cancer, c'est ma première pensée.
Quand je déjeune, je ne mange QUE des aliments anticancers bios.
Quand je rentre dans ma baignoire, je sens mes genoux fragilisés par la chimiothérapie.
Quand je prends ma douche, je ne peux pas ne pas toucher la cicatrice.
Quand je m'habille, je vois la cicatrice de mon cancer dans la glace.
Quand je mets mon soutien-gorge avec ma prothèse, je pense à mon cancer.
Quand je touche ou vois mes cheveux dans une glace, je me rappelle du temps où ils étaient longs, ou alors du temps ou je n'en avais plus.
Quand j'enlève un col roulé, j'ai encore le réflexe de retenir ma perruque alors que je n'en ai plus.
Quand je m'occupe de mon bébé, je pense souvent à la difficulté de m'en occuper à cause de mon cancer.
Quand je lui donne le biberon, je pense aux biberons en plastique que je lui ai donné pendant 9 mois par manque d'infos sur les risques de cancers dûs au bisphénol A.
Quand il se blottit contre ma poitrine, je pense que je n'ai pas pu l'allaiter à cause de mon cancer du sein.
Quand je le porte, j'ai un peu mal à mon côté opéré et je repense à mon cancer.
Quand j'ai du mal à supporter le bruit et le bazar qu'il fait dans la maison, je me dis que je suis encore très fatiguée de mon cancer.
Quand j'ai des moments très doux avec mes enfants, je me demande jusqu'à quand mon cancer me laissera tranquille.
Quand j'écris mon journal, je feuillette toujours un peu les pages d'avant mon cancer.
Quand je vais aux courses, je pense aux aliments anticancers que je dois acheter.
Quand je veux acheter une 'fantaisie' pour mes enfants, je lis les étiquettes pour m'apercevoir que cela contient des ingrédients cancérigènes.
Quand je charrie les sacs de courses, je pense bien à ne pas utiliser mon bras droit opéré.
Quand j'achète des vêtements à mes enfants, je pense aux phtalates qu'ils contiennent et qui sont cancérigènes.
Quand j'ai mes règles, je me rappelle qu'on m'avait dit que peut-être je ne les aurais plus à cause des chimios.
Quand je vais chez le médecin, j'apporte mon gros classeur 'cancer'.
Tous les jours, je prends des compléments vitamines et autres, espérant qu'ils m'aident à lutter contre le cancer.
Quand c'est la Toussaint et qu'on va au cimetière, je pense à ma mort et mes enfants qui viendront fleurir ma tombe.
Quand arrive Noël comme maintenant, je repense à l'année dernière où je pensais que ce serait le dernier.
Quand je fête l'anniversaire d'un de mes enfants, je me demande combien d'autres je vivrai.
Quand je fais ma demi heure de vélo quotidienne, je pense que je vainc le cancer.
Quand il y a des grosses montées et que j'en bave, je suis contente car j'ai l'impression de soigner mon cancer encore mieux.
Quand je reviens à la maison et que je m'affale sur le canapé, totalement lessivée, je me rends bien compte que le vélo ne me fatiguait pas tant avant mon cancer.
Quand je n'ai pas pu faire ma demi-heure de sport quotidienne, j'ai peur que le cancer gagne.
Quand on me propose un café, je le refuse car je veux un thé vert anticancer.
Quand je bois du vin rouge, je pense à ses vertus anticancers.
Si je bois une tisane, elle est forcément à base de plantes anticancers.
Quand il m'arrive de manger quelque chose sucré, je pense à mon cancer et je me dis que je lui donne de l'engrais.
Quand je picore des framboises dans le jardin, je pense à mon cancer.
Quand je suis à mon travail et que je rencontre des gens que je cotoyais avant, je me demande s'ils savent que j'ai eu un cancer.
Quand je croise des gens dans la rue, je me dis que cela ne se voit pas que j'ai eu un cancer.
Quand je rencontre quelqu'un et qu'il me dit « Ca va ? », je me demande s'il parle de mon cancer.
Quand j'attends mon fils à la sortie de l'école, et qu'une maman que je ne connais pas spécialement, me fait un sourire, je me demande si c'est parce qu'elle sait que j'ai eu un cancer.
Quand les maîtresses me disent que tout va bien à l'école pour mon fils, je me demande si elles me disent cela seulement parce que je sors d'un cancer ou parce que c'est vrai.
Quand j'ai mal au dos, je me demande si mon cancer est allé dans mes os.
Quand j'ai mal à la tête, je me demande si c'est une métastase au cerveau.
Quand je tousse, j'ose espérer que c'est un mauvais rhume et pas un cancer aux poumons.
Quand j'ai des douleurs abdominales, je pense que c'est peut-être une extension de mon cancer et j'essaie de penser à autre chose.
Quand j'ai mal à mes cervicales, je me dis qu'il doit y avoir des ganglions vers le cou et que peut-être des cellules cancéreuses y ont migré.
Quand je vais bien, je me dis que le cancer me laisse du répis.
Quand je vais mal, je me demande quand mon cancer me laissera-t-il du répis ?
Parfois quand je croise une inconnue, je me dis que peut-être elle aussi a eu un cancer.
Quand je croise des gens dans la rue, je me dis que cela ne se voit pas que j'ai eu un cancer.
Quand je stresse, je me dis que je donne à manger à mon cancer.
Quand je vois un superbe coucher de soleil, je me dis que je devrais vraiment l'apprécier si je meurs bientôt.
Quand je pense à l'avenir, je ne peux pas ne pas penser à ma disparition.
Quand je vais sur internet, je ne peux pas m'empêcher d'aller sur Guérir.fr, comme si j'attendais une brève de DSS annonçant un vaccin contre le cancer !
Quand j'ai mal aux genous, et c'est souvent, je pense aux chimios qui ont fragilisé mes articulations de façon définitive.
Quand je vais à Valence, je repense à l'époque où j'y allais tous les jours pour la radiothérapie.
Quand je mets mes pantoufles, je me rappelles que je les ai acheté pour en avoir de correctes à l'hôpital.
Quand je vais me coucher, je sais que j'aurais du mal à m'endormir car je penserais à mon cancer.
Quand je mets ma bouillotte tout contre moi pour m'endormir, je me demande si les fortes chaleurs sur le ventre pourraient tuer les éventuelles métastases ou alors les accélérer, tout en sachant biensûr qu'aucune étude n'aura été faite sur le sujet !
Quand je me réveille dans la nuit, je me rappelle des nuits blanches que j'ai passé au début de mon cancer.

Et pourtant, cela fait maintenant 15 mois… !

Posté par IsabelleDeLyon à 22:55 - Des Pensées - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires

    C'est exactement ça

    Ce texte est superbe !
    Je l'ai lu en me disant que chacune de ces réflexions je me les faisais aussi, en permanence...
    Et moi ça fait 6 mois... Comme quoi j'en ai encre pour longtemps (sic).

    Posté par Tili, lundi 16 février 2009 à 23:16
  • Et moi presque 3 ans et toujours d'actualité

    Ces réflexions pourraient aussi être les miennes, et ça va faire trois ans...
    Je l'ai publié sur les Impatientes dans Ecrire et d'autres femmes se reconnaissent toujours dedans alors que ça fait encore plus longtemps que moi.

    Posté par IsabelleDeLyon, mercredi 18 février 2009 à 12:12
  • le cancer a sa poétesse

    Oui, moi aussi je me reconnais et me retrouve dans ces lignes.Prose ou poésie, je ne sais mais il est "nous", les cancéreuses du sein, celles a qui l'on répète sans cesse:"un cancer du sein, ce n'est rien , de nos jours!!!"Ah, si seulement ils savaient, tous ces gens bien intentionnés, ce que nous endurons ou avons enduré...Si ils savaient à quel point notre vie est devenue probabiliste...oui, si ils savaient, je pourrais leur dire:"lisez la beauté de ces lignes!" Merci à vous!

    Posté par crevette, mardi 10 mars 2009 à 23:24
  • Maintenant

    Je suis vraiment touchée par tous ces retours positifs sur ce texte, et je voulais vous dire que justement, pour moi, les choses ont changé de façon assez spectaculaire depuis que j'ai écris ce texte. C'était en décembre 2008. Et je voudrais dire à Tili par exemple, que la vie avance pour chacun, et que nous avons toutes un cheminement différent, et que peut-être dans peu de temps, quand elle se réveillera, elle aura elle aussi d'autres pensées. Je ne dis pas que toutes ces pensées ont disparu, mais beaucoup font partie du passé, en tous cas, elles ne sont plus systématiques comme avant. Mon cancer m'obsède encore et toujours, normal, mais de manière bc plus 'douce' et acceptable. Je suis en rémission, ça aide ! L'équipe qui m'a soigné m'avait prévenu, au contrôle des 1 an, qu'il fallait en général 18 mois de rémission pour qu'une femme 'reprenne le dessus', et que dans mon cas (grossesse + cancer), il fallait 2 ans... Encore des stats me direz-vous, ouais, mais je préfère entendre ça que 'vous devriez arrêter de vous tracasser' ! Bon, j'en suis pas encore aux 2 ans, mais je suis vraiment contente d'avoir écris ce texte, car il me permet d'évaluer mes 'progrès' (!). Car sinon, je ne suis pas sûre que je me rendrais compte à quel point j'arrive à 'digérer' cette nouvelle vie.
    J'embrasse toutes celles qui me lisent et je croise les doigts POUR NOUS TOUTES.

    Posté par Mélilotus, lundi 4 mai 2009 à 13:42

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