La Gniaque

Survivante d'un cancer du sein Her2 métastasé au foie en 2006, en rémission jusqu'en 2015 avec des chimios à vie. Je cherche à transmettre de l'espoir à travers mon expérience. Cliquez sur l'image, à gauche.

mercredi 17 février 2010

Cancer = mise au placard

Je suis ingénieure en informatique dans la fonction publique depuis janvier 1996. J'ai eu mon cancer en 2006, autrement dit 10 ans après de bons et loyaux services.
Juste avant le diagnostic de cancer, j'étais en bonne santé, j'avais deux enfants en bas âge, je travaillais dans le même service depuis 7 ans, à Lyon, à 80% (pas le mercredi). J'avais été nommée adjointe de ce service depuis 4 ans, ma chef était proche de l'âge de la retraite. Elle allait aux réunions et je gérais le reste, les urgences, les demandes de congés et RTT des collègues, les demandes de notre directeur, les réclamations des collègues, bref rien que du très normal dans un service. J'avais droit à des réunions de temps à autre à Paris, à un séminaire annuel avec ma chef. Je devais la remplacer dans les réunions des chefs quand elle n'était pas disponible.
En même temps, j'étais responsable d'une très importante base de données, j'administrais un site web, vitrine de notre service. Je dépannais aussi des utilisateurs et j'assistais mes collègues.
Je n'avais vraiment pas le temps de m'ennuyer, j'aimais bien cette stimulation intellectuelle. Tout le monde prédisait que j'étais la future chef de ce service, je le pensais aussi, j'avais vraiment le profil, la formation, bref tout collait et on me traitait comme telle.

Je n'ai jamais aimé conserver pour moi seule des informations. J'ai toujours partagé mes connaissances. Je faisais des documentations pour relayer ces informations à mes collègues, je faisais des pages web avec tout ce qu'on était sensé savoir. Je ne gardais jamais pour moi un mot de passe.

Et puis le cancer a frappé, à un moment d'ailleurs très stressant au boulot, on migrait vers une nouvelle architecture, un nouveau système, nous étions très sollicités, sous pression, moi et ma chef en première ligne. C'était très difficile de gérer la tension nerveuse qu'avait notre directeur. Il avait tendance à se montrer toujours plus exigeant, ne voyant que ce qui n'allait pas, nous faisant des remontrances pour un rien.
Peut-être que cette ambiance n'a fait qu'accélérer le processus cancéreux engagé dans mon corps.
Quand j'ai su que j'allais être arrêtée, j'étais soulagée d'échapper à ce stress, à ce climat professionnel qui s'était dégradé. Comme si le cancer pouvait être une solution pour fuir des situations invivables.

Je savais que j'étais partie pour au moins 9 mois de traitement, chimios, chirurgie, rayons.
Mais à la fin de ce parcours du combattant, je n'étais absolument pas apte à reprendre le travail et le rythme qui va avec. J'étais vidée de mon énergie habituelle, j'étais au ralentit, j'avais besoin physiquement et psychologiquement de faire une pause.

J'ai été arrêtée en tout un an et demi. Je suis revenue travailler fin octobre 2007. J'ai repris en douceur, en mi-temps thérapeutique pendant un an que je m'étais aménagé sur trois jours.
J'avais conservé des relations avec mes collègues, ils prenaient de mes nouvelles, je les tenais au courant de mon état de santé.
Mon directeur avait été très humain, il m'avait dit que le plus important était que je retrouve mes marques, que je fasse une reprise en douceur et il m'avait laissée maîtresse du choix de l'aménagement de mon mi-temps thérapeutique, jours et horaires.

Je reprenais avec quelques inquiétudes, j'avais peur de ne pas être capable de tenir le rythme qui était le mien avant, boulot, maison, enfants, couple, temps libre....
Je continuais à avoir mes chimios, mes perfusions d'herceptine toutes les trois semaines, j'étais arrêtée à chaque fois deux jours. J'en profitais pour fixer ces jours-là mes rendez-vous avec le sophrologue, le psychiatre, les radiologues pour les bilans, le cardiologue pour le suivi cardiaque etc...
Et puis je m'étais rendue compte que j'avais des difficultés à me concentrer, je n'avais plus la même attention qu'avant, j'oubliais plein de petites choses, ma mémoire me faisait souvent défaut pour des détails.

Mes collègues ont organisé un pot pour fêter mon retour, j'étais touchée. C'était important pour moi ce retour au travail. Lorsque j'avais su que j'avais des métastases, j'avais été persuadée que je ne pourrais jamais retourner un jour travailler.
J'étais contente de n'avoir aucune pression, de reprendre tout doucement le travail, de retrouver des automatismes, de me mettre à niveau pour ce qui avait changé pendant mon absence. C'était étrange de ne plus avoir mon esprit omnibulé par le cancer, les traitements, ça faisait du bien de ne plus être focalisée dessus.

Et puis j'ai très vite compris que le cancer m'avait cataloguée, je n'étais plus FIABLE.

Pendant cette longue pause, une collègue que j'apprécie avait accepté de devenir l'adjointe à ma place, il fallait bien quelqu'un pour me remplacer.
Un autre collègue avait récupérer la gestion de ma base de données, un autre mon site web...
On ne m'a rendu que le site web, il faut dire que j'avais tout mis en place, alors faire juste de la maintenance n'était vraiment pas lourd.
Je ne voulais pas de toute façon du poste d'adjointe, j'avais besoin de me rassurer moi sur mes capacités à bosser comme avant, à me servir de mon intellect comme avant mais on ne m'a jamais demandé mon avis.

C'est différent quand on vit une situation que l'on a choisie et non qu'on nous l'impose sans nous demander notre avis.

Mais pour toutes les autres tâches que je gérais, tout avait été changé de serveur, tous les mots de passe réinitialisés et personne ne m'a donné la moindre information.
Alors que moi avant je partageais ces données avec tout le monde, mon collègue s'était approprié ce domaine et ne voulait surtout pas le rendre. Il ne m'a pas donné la moindre info, le moindre mot de passe.
Le pire était qu'il était en face de moi et je le voyais répondre à des demandes par rapport à ces données, comme moi avant, la différence est que je l'associais lorsque c'était moi qui étais aux commandes et lui m'avait exclue.

Ce n'était pas facile à digérer, c'était une conséquence du cancer, encore une. Il ne frappe pas que la santé, il a des répercussions dans tous les domaines de notre vie, de la libido aux promotions professionnelles en passant par les enfants.

Je me suis dit que lorsque mon mi-temps thérapeutique se terminerait, lorsque je reprendrai à 80% comme avant, on me redonnerait des responsabilités, d'autant plus que je suis plus gradée que tous ces collègues.

En octobre 2008, je suis revenue à 80% et on ne m'a rien donné de plus, absolument rien.
Je n'étais plus fiable, plus de responsabilité.

J'ai appris que mon collègue qui s'était tout approprié s'était bien rapproché de notre directeur et que c'est lui qui allait devenir le chef de service alors que je suis hiérarchiquement prioritaire mais à quoi bon se battre contre la bêtise.

On me renvoyait simplement mon cancer en pleine figure, une fois de plus, pas facile de l'oublier celui-là.

Comme toujours, j'ai positivé, je me suis dit qu'au moins ça me procurait des avantages, pas de stress, pas de réunions se terminant à pas d'heure, plus d'allers et venues à Paris. J'avais du temps pendant mes heures de travail pour faire autre chose que travailler.
J'ai quand même tenté d'en glisser un mot à mon directeur, je lui ai dit que je n'avais plus aucune responsabilité, que ce n'était pas intéressant ce que je faisais. Il m'a confié une énorme documentation à réaliser, absolument inintéressante. J'ai compris le message, je ne suis plus retournée me plaindre.
Ca fait plus de deux ans que j'ai repris le travail depuis le cancer et rien n'a changé pendant ces deux ans.

Je pensais que j'allais m'en contenter et puis peu à peu je me sens plus sure de moi, moins cancéreuse et un peu plus Isabelle l'ingénieure informatique.

J'ai demandé à remplacer une collègue d'un autre service qui part pour Paris. Elle a beaucoup de travail, beaucoup de pression mais c'est extrêmement intéressant ce qu'elle fait. Il faudra que je reprenne à zéro, je ne connais aucun des outils, ça va me demander beaucoup d'investissement personnel, de formation, de mémorisation mais je me fais confiance à nouveau et j'ai vraiment besoin d'une stimulation intellectuelle, je ne veux plus rester dans mon placard. Je ne veux plus laisser mes capacités intellectuelles en stand by pendant la majeure partie de mes journées.

La chef de ce nouveau service est ravie de ma candidature, elle l'appuie face à mon directeur.
Mon futur nouveau chef qui m'a piqué ma place a été mis au courant par des bruits de couloir, c'était une petite vengeance que je me suis offerte. Il était blême car malgré tout, je suis un peu ce qui reste de la mémoire de ce service, je suis très efficace et ce n'est pas demain qu'il va trouver quelqu'un pour me remplacer. Et puis comme il n'est pas bête, il a très bien compris la signification de ma demande à quitter ce service que j'avais investi : je n'ai plus ma place dans ce service, on m'a dépossédé de tout ce qui était mes anciennes fonctions, on m'a relégué dans un petit coin au chaud. Tout le monde pensait que j'allais m'en contenter et puis voilà, ma gniaque a repris, j'ai décidé que je n'allais pas me laisser enterrer comme ça. J'ai rebondis et ça les a tous surpris. Ma demande de changement est prise comme un refus de l'avoir pour chef mais au moins ça alimente les ragots dans la division. Tout le monde trouve un peu immoral ce qui m'est arrivé, mon évincement et ma mise au placard.
J'ai même pensé un moment que je pourrais signaler cette situation à la HALDE, après tout c'est bien une discrimination à cause de mon cancer. Je suis aussi efficace qu'avant et le seul changement est le cancer. Et puis je n'ai pas envie d'être davantage le centre d'intérêt, j'ai ma dose. J'aspire juste à des fonctions plus passionnantes et j'ai décidé de me donner les moyens d'y parvenir.

J'aurais la réponse au retour des vacances de février, après mon lipomodelage.

On dirait que 2010 est l'année de la reconstruction sur tous les plans :

  • physique, je vais faire disparaître les traces du cancer de mon corps grâce au lipomodelage réalisé le 3 mars.
  • morale, je me sens tellement mieux, tellement moins angoissée, tellement moins cancéreuse.
  • professionnel, je vais repartir sur un nouveau projet stimulant et si celui-ci ne se fait pas, je suis confiante, j'en aurais un autre maintenant que ça a murit dans ma tête.
  • amoureux, nous sommes retombés amoureux fou l'un de l'autre mon zhom et moi, on dirait que nous revivons une nouvelle idylle.

Je me sens revivre complètement, je suis heureuse et j'en mesure la valeur chaque jour. Je me sens à nouveau maître de mon destin. Il faut juste que le cancer continue à me laisser tranquille et que je continue à prendre ma potion magique, herceptine car je ne suis hélas pas tombée dedans quand j'étais petite.

potionmagique

La suite :

Je change de poste jeudi

Reprendre le travail après le cancer : se refaire une place


AnaCaracol, sur son site My Cancer Is Rich, avait abordé ce sujet par deux photos. J'adore son approche, d'une situation que nous sommes nombreuses à vivre. Je vous conseille d'aller y jeter un œil :

La question du jour

Comment échapper au placard après qu'on se soit bien passé de vos services pendant presqu'un an ?
http://mycancerisrich.canalblog.com/archives/2008/09/22/10675547.html


Réponse du jour

On n'y échappe pas.
http://mycancerisrich.canalblog.com/archives/2008/09/23/10685353.html


Commentaires

    Moi ça m'a donné la force morale de me lancer à mon compte, d'oser lancer quelque chose de novateur. Jusqu'ici ce n'est que du bonheur de l'avoir fait
    Bisous

    Posté par Tili, mercredi 17 février 2010 à 18:58
  • Il y a une telle compétition dans le monde du travail (aussi bien privé que public) que je ne crois sincèrement pas que la mise au placard soit liée uniquement au cancer. J'ai observé maintes fois les mêmes conséquences en cas de congé maternité, absence pour longue maladie ou même congé sabbatique. Ceux qui restent semblent considérer que ton absence est une preuve de démotivation et qu'il faut valoriser les "fidèles" considérés comme plus fiables même si dans la réalité ils travaillent moins bien que toi (en qualité et quantité).
    Depuis que je suis passée à mi-temps mes collègues tirent la tronche et pour ne pas passer pour une tire-au-flanc j'abats autant de travail qu'à 80 % alors qu'à l'époque déjà je bossais à 120%. Même si c'est intellectuellement très stimulant c'est physiquement épuisant et je sens que je vais devoir mettre la pédale douce, fais attention à ne pas tirer sur la corde... tu veux faire valoir tes compétences, ta motivation et je ne doute pas que tu y parviendras, mais ménage toi dès que tu en ressentiras le besoin.

    Biz

    p.s :Heureuse pour toi que cette année s'annonce si belle.

    Posté par Névrosia, mercredi 17 février 2010 à 22:14
  • le contraire n'est pas terrible non plus

    De mon côté, je bossais avant à 80%, faisant un job de 100%. Mais je devais estimer que l'acceptation du 80% était déjà un miracle. Pendant mon absence, ils ont mis quelqu'un à plein temps, qui est reparti le jour où je suis revenue à 50%. Je le suis toujours, je fais donc un gros 80%, prends du travail à faire chez moi, sinon, je tiendrai pas. Et en septembre, je n'aurai sans doute plus mon 50% (mi-temps de droit car enfant de moins de 3 ans qui prend fin...)
    Bref, dans un sens comme dans l'autre, pas terrible ! Mais on a un boulot, et c'est énorme

    Posté par Méli, vendredi 19 février 2010 à 10:00
  • J'ai vécu la même chose après un arrêt maladie de huit mois pour un gros problème cardiaque. Au début des appels journaliers pour solutionner les problèmes qui se présentaient, même à l'hopital et bien sûr aucune visites puisqu'on prenait des nouvelles par téléphone... Dès ma sortie de l'hôpital j'ai passé plusieurs après midi au bureau pour former ma remplaçante, et lors de ma reprise j'ai était cantonnée à un rôle de secrétariat 'pour ne pas me fatiguer' alors que j'étais intendante. Moins courageuse que toi, j'ai craqué nerveusement! A 55 ans la reconversion me parraissait difficile...
    Bravo pour ta Gniaque!

    Posté par dany, vendredi 19 février 2010 à 15:35
  • Nouveau départ

    En lisant ton article, je te retrouve comme avant, pleine de vie, de projets, d'optimiste et surtout Amoureuse et pleine de Gniaque. Bravo

    Posté par Turuk Macto, lundi 22 février 2010 à 16:38
  • témoignage....

    ... émouvant et qui sonne juste, tu écris bien et on sent que tu as fait un long chemin, que cette crise t'a grandie ....eh oui, ça te pousse ds tes retranchements une crise de vie comme l'épreuve du cancer, surtt avec les proportions du tien... à côté c'est vrai quev le boulot est moins important .... mais on mesure que l'on fait son chemin hors des grèves du crabus horribilis quand la vie d'avant reprend sa réalité.

    Tu vois je l'ai réalisé aussi en reprenant un vrai poste de prof en lycée ... là je ne suis pa Isa qui a eu un cancer, personne ne le savait jusq'uà peu. Une collègue m' a parlé de son cancer du sein, et naturellement j'ai dit: moi aussi...

    J'aime ta force et ton app^tit de vivre, Isabelle, reste comme tu es...ça va marcher ce nveau challenge, c'st super.
    bises suisses
    Isabelle

    Posté par isasuisse, mercredi 24 février 2010 à 11:42
  • Je reviendrai lire, ça a l'air très intéressant.
    J'ai vécu des moments douloureux dans le travail et je sais bien comment les personnes agissent.
    Bises

    Posté par yvonne, vendredi 26 février 2010 à 13:02
  • J'ai envie de te dire, si dans ta vie amoureuse tout va bien, alors profite de la vie.
    Le travail avec des collègues qui parfois essaie de passer devant, sont jaloux, font de coups bas mais aussi pour certains sont sincères et essaient d'aider, peut-être maladroitement, je ne sais pas. C'est la nature humaine que l'on retrouve.
    Prend la vie comme elle vient, le travail fait parti de ta vie, il faut que tu essaies de t'y épanouir mais c'est tellement difficile le travail de nos jours.
    Je t'embrasse

    Posté par yvonne, jeudi 4 mars 2010 à 19:21

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